Table des matières 📚
Vendredi après-midi. Vous êtes devant votre écran. Fatigué·e, peut-être. Curieux·se, sûrement. Et si cette IA, que vous êtes tenté·e de solliciter pour rédiger votre note interne ou résumer la dernière réunion, était en train de grignoter doucement votre libre arbitre de communicant·e ? Ok, c’est une manière un peu drama de présenter les choses, mais la question, elle, est sérieuse. Est-ce une ruse d[ia]bolique ou simplement un soulagement moderne ? Car oui, l’intelligence artificielle s’infiltre dans la communication interne. Elle propose des contenus, traduit, résume, synthétise, forme. Et le tout sans sourciller, sans jamais se plaindre, sans pause-café. Tentant ? Absolument. Inoffensif ? Pas toujours.
Prenons un exemple simple : la newsletter hebdomadaire. Vous avez passé la semaine à courir entre les réunions, à tenter de sauver un rétroplanning en flammes, et voilà qu’arrive l’ultime tâche du vendredi : écrire quelque chose d’intéressant, avec un peu de style, mais pas trop, faut pas effrayer la direction. Vous ouvrez votre outil préféré. Trois prompts plus tard, la structure est prête. L’IA vous a mâché le travail. Mais où est passée votre voix ? Ce ton un peu piquant, cette tournure qui vous ressemble ? L’efficacité a parfois un goût un peu fade. Comme un café sans caféine, ou une réunion sans débat.
Côté formation, même ambiance. Grâce à certains outils, vous transformez un texte RH en une vidéo fluide avec un avatar bien sympa. C’est propre, calibré, sans bavure. Peut-être un peu trop. L’avatar ne transpire jamais, ne perd pas ses mots, ne rit pas de sa propre blague un peu foireuse. Il est parfait. Et terriblement oubliable. Peut-on encore appeler cela "former", quand il ne reste que de la transmission descendante, sans interactivité humaine ? On apprend aussi dans les digressions, dans les silences gênés, dans les éclats de rire collectifs.
Et la traduction, parlons-en. DeepL vous épargnera l’angoisse de la tournure anglaise hasardeuse. Mais une IA ne connaît ni les sous-entendus ni les tensions internes qui se cachent parfois derrière un mot. Elle ne sent pas qu’un "challenge" en français peut être perçu comme une menace dans certaines cultures. Elle ne nuance pas, elle traduit. Un message peut se transformer en malentendu silencieux dans sa version allemande. Et pire, personne ne vous le dira. Jusqu’à ce qu’on vous regarde bizarrement au prochain COPIL européen.
Dans les brainstormings aussi, la tentation est grande. Outils collaboratifs en ligne, post-its virtuels, cartes colorées par pertinence supposée. C’est propre. Trop propre. Aucune IA ne lève un sourcil en entendant une idée absurde. Elle ne grince pas, ne dit pas "Vraiment ?" d’un ton mi-curieux mi-consterné. Et parfois, c’est précisément ce grain de sable — cette mini-friction — qui transforme une intuition bancale en concept brillant. Lisser, ce n’est pas toujours créer. Parfois, c’est juste passer à côté.
Et puis il y a la prise de notes. Vous parlez, l’IA enregistre, retranscrit, synthétise. Elle entend tout. Elle comprend à peu près. Elle oublie l’essentiel. L’hésitation dans la voix, la phrase que tout le monde fait semblant d’ignorer, la blague qui tombe à plat mais révèle un vrai malaise. L’IA capte les mots, pas le climat.
On pourrait continuer : messages automatiques, suggestions de réponses types, analyses de satisfaction des collaborateurs. Oui, l’IA vous fait gagner du temps. Mais elle peut aussi vous faire perdre un peu de votre métier. Celui qui consiste à sentir, à anticiper, à traduire une ambiance sans avoir besoin d’un prompt.
Faut-il alors renoncer ? Bien sûr que non. Ce serait comme refuser l’électricité parce qu’on risque de s’électrocuter. Mais il faut garder la main. Savoir quand déléguer, et quand reprendre le stylo. L’IA, c’est une assistante ultra-efficace, pas votre remplaçante. À moins que vous ne vous fassiez pas assez confiance, que vous pensiez que l’on ne devriez pas insuffler un peu de vous-même dans votre travail, car il faudrait faire du 100% acceptable, du 100% lisse, déjà soi-même, avant de recourir à l’IA.
Paradoxalement, l’IA vient peut-être nous offrir la possibilité de reprendre le pouvoir, celui que nous avions déjà laisser filer, au nom du politiquement correct, de l’aseptisation confortable et clonée sur les autres. Qui n’a jamais pensé que son article sur la RSE ressemblait furieusement à celui de la dircom du concurrent ?
Comment ne pas repenser au maire de cette ville française (j’ai oublié laquelle), qui, à la fin d’un discours public, avait révélé avec fierté et amusement que son discours entier était le produit de Chat GPT, sans que personne ne s’en aperçoive ?… D’aucun s’étaient alors alarmés de constater que nos édiles pouvaient verser dans une telle forme de standardisation et de malhonnêteté intellectuelle. Alors qu’on pouvait aussi y voir la cruelle réalité : l’expression publique de ce maire était donc déjà, et depuis bien longtemps, aussi standardisée et vide que celle de Chat GPT, au point qu’il puisse l’imiter parfaitement, du jour au lendemain.
Non, utiliser l’intelligence artificielle en communication interne ne revient pas à signer un pacte diabolique. Sauf si l’on accepte, sans broncher, de lui confier tout ce qu’on faisait mieux qu’elle, parfois sans même s’en rendre compte. Le danger, ce n’est pas l’outil. C’est que nous devenions paresseux, non pas des doigts, mais de la tête.
Bon week-end donc. Et que votre prochain message interne, Flash info ou webstory Blober — qu’ils soient assistés ou non par une IA — portent encore beaucoup de vous-même, vous le valez bien !